Publié le 15 mars 2024

La victoire contre un insurgé ne se mesure pas en territoire conquis, mais en contrôle des asymétries de coût, de temps et de légitimité.

  • L’ennemi asymétrique ne cherche pas la destruction de la force adverse, mais son épuisement économique et politique.
  • La supériorité technologique devient une faiblesse si chaque missile à 2 millions d’euros répond à un drone à 500 €.

Recommandation : La doctrine doit passer d’une logique d’attrition physique à une stratégie d’attrition de la volonté adverse, en protégeant son propre budget, son calendrier et sa légitimité auprès des populations.

Le paradoxe est au cœur des conflits modernes : comment une armée dotée d’une supériorité technologique, logistique et numérique écrasante peut-elle se retrouver enlisée, voire déstabilisée, par une milice ou un groupe insurgé aux moyens dérisoires ? Face à cet adversaire insaisissable, les doctrines conventionnelles basées sur la recherche de la bataille décisive et la destruction de la capacité militaire ennemie montrent leurs limites. L’erreur fondamentale est de chercher une symétrie là où il n’y en a pas.

Trop souvent, l’analyse se concentre sur les tactiques de l’ennemi (guérilla, terrorisme, engins explosifs improvisés) comme des phénomènes isolés. Or, ces modes d’action ne sont que les symptômes d’une stratégie beaucoup plus profonde. Le véritable centre de gravité de l’insurgé n’est pas sa force de frappe, mais sa capacité à survivre et à faire durer le conflit. La clé de la déstabilisation ne réside pas dans une confrontation militaire, mais dans l’exploitation méthodique de trois asymétries fondamentales : l’asymétrie de temps (gagner en durant), l’asymétrie de coût (ruiner l’adversaire) et l’asymétrie de légitimité (s’aliéner la population).

Cet article propose un changement de paradigme. Au lieu de se demander « comment détruire l’ennemi ? », nous analyserons « comment l’ennemi nous force-t-il à nous détruire nous-mêmes ? ». En décortiquant la logique systémique derrière ses actions, nous identifierons les véritables vulnérabilités d’une armée régulière et esquisserons les contours d’une contre-stratégie efficace, centrée non plus sur la seule puissance de feu, mais sur la maîtrise de ces asymétries.

Pour appréhender la complexité de cette menace, cet article décrypte les mécanismes fondamentaux de la guerre asymétrique. Chaque section analyse une facette de la stratégie de l’insurgé, offrant ainsi une grille de lecture complète pour les officiers et planificateurs.

Pourquoi l’ennemi refuse-t-il systématiquement le combat frontal décisif ?

La première règle de la guerre asymétrique est d’éviter la bataille que l’adversaire a préparée. Une force insurgée sait qu’un affrontement conventionnel contre une armée régulière signerait sa fin. Son objectif n’est donc pas la victoire militaire au sens classique, mais la survie et l’épuisement de l’adversaire. L’asymétrie fondamentale n’est pas celle des moyens, mais celle de la perception du temps. Pour l’armée régulière, le temps est un coût qui pèse sur le budget et la volonté politique. Pour l’insurgé, le temps est sa principale ressource stratégique. Il ne cherche pas à gagner, il cherche à ne pas perdre, sachant que chaque jour de survie est une victoire.

Cette stratégie de l’épuisement temporel explique la structure des conflits modernes. Alors que les guerres conventionnelles se règlent en quelques années, voire quelques mois, les conflits asymétriques durent en moyenne 12,5 ans. L’insurgé mène une guerre de harcèlement, de coups d’épingle, visant à maintenir une insécurité constante, à saper le moral des troupes et, surtout, à faire exploser les coûts de maintien de la force sur le théâtre d’opérations. Son centre de gravité est la volonté politique de l’État adverse, qu’il cherche à éroder jusqu’à ce que le coût de la guerre devienne insupportable pour l’opinion publique et les décideurs.

Comme le résume l’analyste Jacques Baud, cette approche est un choix délibéré et rationnel de l’acteur le plus faible. Il ne s’agit pas d’une incapacité à combattre, mais d’une doctrine de combat alternative.

Dans la guerre asymétrique, l’une des parties au conflit ne peut ou ne veut pas mener la guerre de manière symétrique. Cette partie évite l’affrontement symétrique et cherche la confrontation là où l’adversaire ne peut faire jouer ses forces.

– Jacques Baud, Les guerres asymétriques ou la défaite du vainqueur

L’objectif pour la force régulière n’est donc plus de chercher une bataille finale, mais de développer des stratégies capables de briser ce cycle d’épuisement en agissant sur les autres asymétries, notamment la légitimité et le coût.

Comment l’action civilo-militaire peut priver l’insurgé de ses soutiens locaux ?

Pour mener une guerre d’usure, l’insurgé a besoin d’un sanctuaire. Ce sanctuaire n’est pas toujours géographique ; il est avant tout humain. C’est la population civile, au sein de laquelle il se cache, se ravitaille, recrute et trouve le renseignement. L’un des piliers de la contre-insurrection est donc de séparer l’ennemi de la population. C’est ici qu’intervient l’action civilo-militaire (ACM ou CIMIC), dont l’objectif est de gagner la confiance et le soutien des habitants pour priver l’insurgé de son « eau ».

L’ACM va bien au-delà de la simple distribution d’aide humanitaire. Il s’agit d’une action coordonnée visant à améliorer les conditions de vie (accès à l’eau, à l’éducation, aux soins), à soutenir la gouvernance locale et à démontrer que la présence de la force régulière apporte une sécurité et une prospérité que l’insurrection ne peut offrir. C’est une bataille pour « les cœurs et les esprits ». En France, le Groupement interarmées des actions civilo-militaires (GIACM) a été déployé sur de nombreux théâtres, comme au Mali, où ses équipes ont mené des projets concrets pour renforcer le lien avec la population et améliorer l’image de la force.

Cependant, cette approche se heurte à une difficulté majeure : l’asymétrie de légitimité. Pour la population, la force régulière est une entité étrangère et armée, tandis que l’insurgé est souvent perçu, au moins au début, comme un acteur local. De plus, la coordination avec les ONG est complexe, comme le souligne l’IRIS. La méfiance est souvent de mise, les humanitaires craignant que leur neutralité soit compromise par une association avec le militaire. Toute erreur, toute « bavure », peut anéantir des mois d’efforts et renforcer la propagande ennemie.

La réussite de l’ACM ne se mesure pas en nombre de projets financés, mais en volume de renseignement humain (HUMINT) obtenu et en baisse du soutien local à l’insurrection. C’est une guerre de patience où la crédibilité est l’arme principale.

Drones low-cost vs systèmes de défense aérienne à 1 million : qui gagne la guerre économique ?

L’une des manifestations les plus spectaculaires de la menace asymétrique est l’utilisation massive de drones bon marché. Qu’il s’agisse de drones FPV commerciaux modifiés ou d’engins comme le Shahed iranien, ces vecteurs transforment le champ de bataille en imposant un arbitrage de coût extraordinairement défavorable aux armées régulières. L’objectif de l’insurgé n’est pas nécessairement de détruire une cible de haute valeur, mais de forcer l’adversaire à dépenser des ressources disproportionnées pour se défendre.

L’asymétrie de coût est flagrante : un drone artisanal peut coûter quelques centaines d’euros, tandis que le missile intercepteur (Patriot, Aster) utilisé pour le neutraliser peut valoir plusieurs millions. Même si chaque drone est abattu, l’attaquant gagne la guerre économique. Il épuise les stocks de munitions coûteuses de son adversaire et sature ses systèmes de défense sophistiqués. Cette logique a été illustrée de manière frappante lors de l’attaque iranienne contre Israël en 2024. Une analyse du Portail de l’IE estime que la défense de cette attaque aurait coûté près de 1,5 milliard de dollars pour les États-Unis et Israël, face à une attaque évaluée à moins de 100 millions de dollars.

Ce contraste saisissant entre la simplicité de l’attaque et la complexité de la défense est au cœur de la stratégie asymétrique moderne.

Contraste entre un drone artisanal et un système de défense sophistiqué

Comme le montre cette image, le défi n’est plus seulement technologique, mais économique et doctrinal. Développer des systèmes anti-drones plus performants est nécessaire, mais la véritable solution réside dans la mise au point de contre-mesures dont le coût est en adéquation avec celui de la menace. Il s’agit de trouver des réponses « low-cost » à des menaces « low-cost », comme les canons à micro-ondes ou les brouilleurs, pour ne pas tomber dans le piège de la défaite par épuisement financier.

La prolifération des drones bon marché oblige les armées à repenser leur pyramide de défense, en y intégrant des couches capables de traiter des menaces de masse sans vider les arsenaux stratégiques.

L’erreur de chercher des uniformes là où l’ennemi se fond dans la population civile

Une armée régulière est entraînée à identifier, cibler et neutraliser un ennemi clairement défini par son uniforme, son équipement et sa position sur une ligne de front. Or, la guerre asymétrique abolit ces distinctions. Comme le note le Portail de l’IE, c’est une « guerre sans front et sans uniforme ». L’insurgé tire sa plus grande force de son invisibilité. Il est un civil le jour, un combattant la nuit. Cette capacité à se fondre dans la population crée un dilemme insoluble pour la force régulière.

L’erreur la plus courante et la plus dommageable est de persister à chercher un ennemi visible. Cette quête mène inévitablement à des erreurs d’identification, à des tirs fratricides ou à des dommages collatéraux. Or, chaque civil tué ou blessé par erreur est une victoire stratégique pour l’insurgé. C’est le cœur de l’asymétrie de légitimité : l’insurgé n’a pas besoin de propagande mensongère, il lui suffit d’exploiter les erreurs bien réelles de son adversaire.

Étude de cas : L’exploitation des « bavures » comme outil de recrutement

Les conflits en Afghanistan et en Irak ont montré comment les groupes insurgés ont systématiquement instrumentalisé les victimes civiles des frappes aériennes ou des opérations au sol. Une frappe de drone qui tue un chef terroriste mais aussi plusieurs membres de sa famille, même non-combattants, devient un puissant outil de recrutement. La photographie des victimes est diffusée sur les réseaux sociaux et dans les mosquées, transformant une population initialement neutre ou hostile aux insurgés en partisans actifs, motivés par le désir de vengeance ou le sentiment d’injustice. La force régulière, même en respectant ses règles d’engagement (ROE), fournit ainsi à l’ennemi sa plus puissante arme : la justification de sa lutte.

Cette dynamique transforme la puissance de feu de l’armée régulière en une vulnérabilité. Plus elle utilise sa force, plus elle risque de commettre des erreurs, et plus elle alimente le cycle de la violence et du recrutement. La réponse ne peut être uniquement technologique (des capteurs plus précis). Elle doit être doctrinale : réviser les règles d’engagement, privilégier le renseignement humain (HUMINT) pour valider les cibles, et accepter qu’il est parfois préférable de laisser s’échapper un ennemi que de risquer de tuer un innocent.

Le véritable combat n’est pas de trouver l’ennemi dans la foule, mais de gagner la confiance de la foule pour qu’elle-même isole l’ennemi.

IED : les 4 signes au sol qui trahissent la présence d’une bombe artisanale

L’Engin Explosif Improvisé (IED) est l’arme emblématique de la guerre asymétrique. Il est bon marché, facile à fabriquer à partir de composants civils (téléphones, engrais, obus non explosés) et terriblement efficace pour infliger des pertes, ralentir les déplacements et instiller une peur constante au sein des troupes. L’IED incarne la stratégie de l’insurgé : transformer le terrain lui-même en une arme et contraindre la force la plus mobile du monde à avancer à pas de fourmi.

Faire face à la menace IED ne repose pas uniquement sur des blindages plus épais ou des brouilleurs plus puissants. La première ligne de défense est l’œil humain, la capacité des soldats sur le terrain à détecter les anomalies et les signaux faibles qui trahissent une activité suspecte. L’ennemi, bien qu’invisible, laisse toujours des traces. Le renseignement et l’observation sont donc des compétences vitales qui doivent être constamment entraînées et mises à jour, car les techniques des poseurs évoluent. Le soldat doit apprendre à « lire » son environnement avec une acuité extrême.

Le visuel suivant illustre la perspective au ras du sol qu’un soldat en patrouille doit adopter pour repérer les indices les plus subtils.

Vue au ras du sol montrant des indices subtils de présence possible d'un engin explosif improvisé

La détection des IED est un jeu mortel du chat et de la souris, où la victoire appartient à celui qui observe le mieux. Pour systématiser cette observation, une checklist des points de vigilance peut être établie.

Votre plan d’action : points clés pour la détection d’IED

  1. Changements comportementaux : Observez la population locale. Une rue soudainement vide, l’absence anormale d’enfants qui jouent ou des commerces fermés sans raison apparente peuvent indiquer un danger imminent connu des habitants.
  2. Anomalies au sol : Scannez en permanence le terrain pour repérer toute irrégularité. De la terre fraîchement retournée, des débris inhabituels (fils, ruban adhésif, batteries), ou des différences de couleur ou de texture sur l’asphalte ou la terre sont des indices critiques.
  3. Marquages discrets : Identifiez les repères potentiels laissés par les poseurs. Un tas de pierres arrangé de manière non naturelle, un graffiti récent, ou un objet anodin (canette, chiffon) placé à un endroit stratégique peuvent servir de marqueurs.
  4. Présence de guetteurs : Soyez attentifs aux observateurs. Des adolescents ou des personnes âgées qui suivent ostensiblement la patrouille du regard, ou qui utilisent leur téléphone de manière suspecte à votre passage, peuvent être des guetteurs chargés de déclencher l’engin.

Contre la menace IED, la technologie est un support, mais l’arme principale reste l’intelligence et la vigilance de chaque soldat sur le terrain.

Pourquoi le combat en ville annule la supériorité technologique des armées modernes ?

Le champ de bataille du XXIe siècle est de plus en plus urbain. Alors qu’ils ne représentaient que 10% des zones de guerre durant la Seconde Guerre mondiale, plus de 50% des conflits se déroulent aujourd’hui en ville. Cet environnement complexe et dense est un véritable « égalisateur » tactique qui neutralise de nombreux avantages d’une armée moderne. La supériorité aérienne, la portée de l’artillerie et la vitesse des blindés perdent une grande partie de leur efficacité dans le dédale des rues et des immeubles.

En milieu urbain, le champ de bataille passe de deux à trois dimensions. La menace peut venir de partout : des toits, des fenêtres, mais aussi des sous-sols, des égouts et des tunnels. Cet environnement compartimenté et saturé d’obstacles limite drastiquement la portée des capteurs (radars, optiques) et la précision du GPS. Les distances d’engagement se réduisent à quelques dizaines de mètres, redonnant l’avantage à l’infanterie légère et aux armes antichars rustiques. La puissance de feu devient une contrainte : l’emploi d’armes lourdes est sévèrement limité par les règles d’engagement visant à protéger les civils, transformant chaque immeuble en un potentiel bouclier humain.

L’exploitation de la dimension souterraine est un exemple parfait de cette inversion de la vulnérabilité, où la basse technologie prend le pas sur la haute technologie.

Étude de cas : les souterrains comme espace de guerre asymétrique

L’opération israélienne « Northern Shield » en 2018 contre les tunnels creusés par le Hezbollah depuis le Liban illustre cette complexité. La localisation de ces réseaux a nécessité des études géologiques et sismiques approfondies, loin des capteurs traditionnels. Une fois localisés, la destruction de seulement six tunnels a pris cinq semaines. Ces infrastructures souterraines, comme les égouts ou les parkings, permettent aux insurgés de se déplacer, de stocker du matériel et de surgir dans le dos des forces régulières, dans un espace où la supérioré technologique (drones, satellites) est totalement aveugle.

En ville, la meilleure technologie n’est pas celle qui voit le plus loin, mais celle qui permet de voir à travers les murs et de communiquer dans des environnements saturés, redonnant un avantage tactique au niveau de l’escouade.

Pourquoi utiliser un missile à 2 millions contre un drone à 500 € est une défaite économique ?

La guerre asymétrique est avant tout une guerre économique. L’insurgé, conscient de son infériorité matérielle, ne cherche pas à détruire l’économie de son adversaire par des frappes stratégiques, mais à la miner de l’intérieur en le forçant à un ratio de dépense intenable. Chaque interaction tactique est évaluée par l’ennemi à l’aune de son coût. Le concept clé est celui de l’arbitrage de coût : infliger des pertes ou créer une menace avec un investissement minimal, tout en obligeant l’adversaire à une dépense maximale pour la parer.

Cette guerre des coûts est particulièrement visible dans la lutte anti-aérienne. La prolifération de drones et de roquettes artisanales met en échec les systèmes de défense les plus sophistiqués, non pas en les perçant, mais en les épuisant. L’attaquant peut se permettre de lancer des salves de dizaines de projectiles bon marché, sachant que chaque interception coûtera à son adversaire 100 à 1000 fois plus cher. Maintenir un tel rythme de dépense est impossible sur le long terme, même pour la plus riche des nations.

Le tableau suivant, basé sur une analyse du Sénat français, synthétise de manière éloquente cette disproportion des coûts qui caractérise la guerre asymétrique moderne.

Cette analyse comparative récente met en lumière des ratios de coût qui constituent le cœur de la stratégie d’épuisement de l’insurgé, comme le montre le rapport sur les crédits de la défense pour 2024.

Comparaison coût-efficacité des systèmes d’armes asymétriques
Système offensif Coût unitaire Système défensif Coût unitaire Ratio coût
Drone FPV commercial 500-2000€ Missile sol-air 50 000-200 000€ 1:100
Drone Shahed-136 20 000€ Missile Patriot 3-4 millions € 1:150
Roquette artisanale 800-1500€ Intercepteur Iron Dome 40 000-50 000$ 1:40

La réponse réside dans le développement d’un « mix » de défense, où des effecteurs à bas coût (canons, brouilleurs, lasers) sont chargés de traiter la menace de masse, réservant les missiles de haute valeur à la protection des objectifs les plus stratégiques.

À retenir

  • La stratégie de l’insurgé repose sur l’épuisement temporel : il ne cherche pas à gagner une bataille, mais à faire durer la guerre jusqu’à l’effondrement de la volonté politique adverse.
  • La population civile est le centre de gravité du conflit : chaque erreur de la force régulière qui touche un civil est une victoire pour l’ennemi, renforçant sa légitimité et son recrutement.
  • La guerre asymétrique est une guerre économique : l’insurgé gagne en forçant son adversaire à dépenser des sommes disproportionnées pour se défendre contre des menaces à bas coût.

Lutte contre le terrorisme : comment repérer les signaux faibles de radicalisation avant le passage à l’acte ?

La facette la plus visible de la menace asymétrique est souvent le terrorisme. Si les actions cinétiques sont indispensables pour neutraliser les cellules actives, la véritable victoire réside dans la prévention : la capacité à détecter les processus de radicalisation avant le passage à l’acte. Cette lutte se mène sur le terrain du renseignement, en apprenant à identifier les « signaux faibles », ces changements comportementaux et numériques subtils qui indiquent une bascule vers l’extrémisme violent.

La radicalisation n’est que rarement une conversion soudaine. C’est un processus graduel marqué par une série de ruptures. La surveillance de ces indicateurs est cruciale pour les services de renseignement et les forces de l’ordre. Elle implique une collaboration entre le renseignement technique (SIGINT), qui analyse les traces numériques, et le renseignement humain (HUMINT), qui recueille des informations de l’entourage de l’individu. Les algorithmes des réseaux sociaux, en créant des « bulles de confirmation », peuvent accélérer ce processus, mais ils laissent également des traces exploitables pour la détection précoce.

Identifier ces signaux nécessite une grille d’analyse précise. Voici les principaux indicateurs de rupture à surveiller :

  • Rupture sociale : L’un des premiers signes est souvent l’abandon soudain du cercle familial et amical historique, au profit de nouvelles fréquentations exclusives. Ceci s’accompagne fréquemment d’un arrêt des activités professionnelles, scolaires ou de loisirs habituelles.
  • Changement linguistique : L’individu adopte un vocabulaire manichéen et binaire (« nous contre eux », « purs contre impurs »). Le discours se focalise sur un sentiment de persécution et de victimisation, justifiant une future violence.
  • Signaux numériques : La consultation intensive de sites et de contenus extrémistes, la participation active à des forums radicaux, ou le partage et l’approbation de propagande violente sont des indicateurs clés d’un engagement idéologique avancé.
  • Préparation logistique : La phase finale avant le passage à l’acte est souvent marquée par des agissements concrets : achats inhabituels (produits chimiques, couteaux, équipements tactiques), recherches sur la fabrication d’explosifs ou la manipulation d’armes, et repérage de sites sensibles.

La maîtrise de cette grille d’analyse est la clé de l’anticipation. Pour passer d’une posture réactive à une posture proactive, il est fondamental de savoir comment repérer les signaux faibles de radicalisation.

Pour contrer efficacement la menace terroriste, la stratégie la plus efficace consiste à intégrer cette culture du renseignement préventif à tous les échelons de la chaîne de commandement, transformant chaque information en une opportunité d’intervention avant qu’il ne soit trop tard.

Rédigé par Marc-Antoine Vernet, Ancien Colonel des forces spéciales et instructeur tactique, Marc-Antoine cumule 22 ans d'expérience opérationnelle sur des théâtres de guerre asymétriques et de haute intensité. Expert en combat urbain et en commandement de proximité, il transmet aujourd'hui son savoir-faire aux unités d'élite.