La supériorité tactique ne réside plus dans l’accumulation d’informations, mais dans la capacité à créer une compréhension partagée et instantanée du champ de bataille.
- Le Blue Force Tracking (BFT) transforme la carte papier en un tableau de situation dynamique, accélérant le cycle décisionnel et le tempo de la manœuvre.
- En automatisant la localisation des unités amies, il libère les chefs tactiques pour se concentrer sur l’intention de la mission, favorisant une initiative décentralisée (Auftragstaktik).
Recommandation : L’enjeu n’est pas seulement d’équiper les forces d’un BFT, mais de transformer la culture du commandement pour exploiter pleinement la manœuvre visuelle et la confiance numérique.
Le cauchemar de tout commandant sur le terrain a un nom : le tir fratricide. Cette tragédie, fruit du « brouillard de la guerre », survient lorsque la vitesse, le stress et l’incertitude transforment un allié en cible. Depuis des décennies, la réponse reposait sur des procédures radio lourdes, des cartes marquées au feutre et une confiance précaire dans la dernière position connue. Ces méthodes, bien qu’éprouvées, sont lentes, sujettes à l’erreur humaine et souvent dépassées par le rythme effréné du combat moderne. Elles créent une friction qui ralentit la manœuvre et expose les forces.
Face à cet enjeu vital, l’arrivée des systèmes de gestion du champ de bataille (BMS), communément appelés « Blue Force Tracking » (BFT), est souvent présentée comme une révolution technologique. En affichant la position des unités amies (les « points bleus ») en temps quasi-réel sur une carte numérique, ils promettent une connaissance de la situation sans précédent. Mais réduire le BFT à un simple GPS amélioré serait une grave erreur. Si la véritable clé n’était pas la technologie elle-même, mais la transformation radicale de la doctrine de commandement qu’elle impose ?
Cet article va au-delà de la description technique pour analyser comment le BFT agit comme un catalyseur doctrinal. Nous verrons comment il change le tempo de la manœuvre, facilite une culture de l’initiative, prévient la saturation informationnelle du chef et fluidifie la chaîne de commandement, de la demande d’appui feu à la collaboration interarmées. L’objectif n’est pas de savoir où sont nos forces, mais de penser et d’agir plus vite et plus juste que l’adversaire.
Pour comprendre comment ces systèmes redéfinissent la coordination sur le terrain, explorons en détail les mécanismes qui permettent de synchroniser la manœuvre et les feux avec une efficacité renouvelée. Le plan suivant détaille chaque facette de cette transformation opérationnelle.
Sommaire : Blue Force Tracking et supériorité opérationnelle
- Pourquoi passer de la carte papier à la tablette tactique change le tempo de la manœuvre ?
- Auftragstaktik : comment donner l’initiative aux subordonnés sans perdre la cohérence d’ensemble ?
- Trop d’infos tuent l’info : comment filtrer les messages pour ne pas noyer le chef de section ?
- L’erreur de bafouiller à la radio sous le feu : l’importance du compte-rendu standardisé
- Demande d’appui feu : la séquence précise pour coordonner artillerie et assaut infanterie
- Comment synchroniser l’appui aérien et l’infanterie dans un rayon de 50 mètres ?
- L’erreur d’attendre les ordres quand la liaison est coupée (l’esprit d’initiative)
- Collaboration interarmées : pourquoi la victoire moderne repose sur l’intégration Terre-Air-Mer ?
Pourquoi passer de la carte papier à la tablette tactique change le tempo de la manœuvre ?
Le passage de la carte en papier, du calque et des feutres à la tablette tactique représente bien plus qu’une simple modernisation. C’est un changement de paradigme qui affecte directement le tempo de la manœuvre. Sur une carte papier, chaque nouvelle information (position ennemie, obstacle, modification d’itinéraire) nécessite une mise à jour manuelle, transmise par radio puis reportée par chaque échelon. Ce processus est lent, répétitif et générateur d’erreurs. La situation tactique affichée est, par définition, toujours en retard sur la réalité.
Le BFT brise ce cycle. En partageant une vision commune et dynamique du champ de bataille, il élimine la latence. Les obstacles, les positions amies et les ordres graphiques apparaissent quasi instantanément sur l’écran de tous les acteurs. Cette accélération drastique du partage de l’information a un impact direct sur le cycle décisionnel OODA (Observer, Orienter, Décider, Agir). Des études militaires sur le sujet le confirment, montrant par exemple que une compression de 40% du cycle décisionnel est possible. Le chef tactique ne passe plus son temps à essayer de « comprendre » où il est et où sont les autres, mais peut se concentrer sur le « comment » il va remplir sa mission.
Étude de cas : Déploiement opérationnel du SICS au Sahel
Lors de son premier déploiement en opération au Mali en 2021, le Système d’information du combat Scorpion (SICS) a démontré cette capacité. Un Groupement tactique a pu mettre en place un dispositif de contrôle de zone mobile et réactif, où la cartographie partagée a permis une fluidité des échanges et une adaptabilité sans précédent. L’État-major a souligné que les ordres et les obstacles apparaissant quasi instantanément sur les écrans ont permis une manœuvre beaucoup plus agile et dissuasive face aux groupes armés.
Cette fluidité permet de reprendre l’initiative sur l’adversaire. Au lieu de réagir à des événements passés, le commandement peut anticiper et dicter le rythme des opérations. La tablette tactique n’est donc pas un gadget, mais l’instrument qui transforme l’information en vitesse de décision, et la vitesse de décision en supériorité tactique.
Auftragstaktik : comment donner l’initiative aux subordonnés sans perdre la cohérence d’ensemble ?
L’Auftragstaktik, ou « tactique par la mission », est une doctrine de commandement qui consiste à donner aux subordonnés un objectif à atteindre, une intention et des moyens, mais en leur laissant une large liberté sur la manière de l’exécuter. Ce modèle favorise l’agilité et l’initiative, mais il repose sur une condition essentielle : une compréhension mutuelle et parfaite de la situation et de l’intention du chef. Sans cela, l’initiative se transforme en chaos. C’est ici que le Blue Force Tracking devient un pilier doctrinal.
Le BFT matérialise l’intention du chef. En affichant les limites de zone d’action, les axes de progression et les objectifs directement sur la carte de chaque soldat, il crée une « intention partagée » visuelle. Le subordonné ne se contente plus d’entendre un ordre, il voit le plan. Il peut visualiser sa position par rapport à celle de ses voisins, comprendre le rôle qu’il joue dans le dispositif global et prendre des décisions locales éclairées qui servent l’effort commun.

Cette transparence est rendue possible par une transmission de données quasi instantanée. Des systèmes comme le SICS français permettent une transmission de l’information en moins de 10 secondes entre les unités. Cette rapidité garantit que l’initiative prise par un chef de section sur la base d’une opportunité locale est immédiatement visible par son commandant et ses voisins, assurant la cohérence de la manœuvre. Le BFT transforme ainsi le risque de l’initiative individuelle en une opportunité collective.
Le partage graphique de l’information a facilité la mise en place d’un dispositif de contrôle de zone mobile et réactif, dissuadant toute action des groupes armés terroristes dans la région.
– État-major des armées, Compte-rendu opérationnel Barkhane 2021
En somme, le BFT ne remplace pas le jugement humain, il l’augmente. Il fournit le contexte nécessaire pour que l’audace et l’intelligence de situation de chaque soldat puissent s’exprimer au profit de la mission, sans rompre la cohésion du dispositif.
Trop d’infos tuent l’info : comment filtrer les messages pour ne pas noyer le chef de section ?
L’un des risques paradoxaux des systèmes d’information modernes est la saturation cognitive. Inonder un chef de section sous le feu avec des centaines de points de données, de messages et d’alertes est contre-productif. Un chef noyé sous l’information devient incapable de décider. La supériorité ne vient pas de la quantité d’informations reçues, mais de la pertinence de celles qui sont présentées au bon moment.
Les systèmes BFT performants intègrent des mécanismes de filtrage intelligents. L’enjeu est de présenter à chaque utilisateur uniquement les informations nécessaires à sa fonction et à sa mission. Un pilote d’hélicoptère n’a pas besoin de voir le niveau de carburant des chars au sol, et un chef de groupe d’infanterie n’a pas à être distrait par les plans de tir de l’artillerie à 20 km. Le système doit faire le tri en amont. C’est pourquoi des plateformes comme le SICS adaptent automatiquement l’interface et les données affichées selon le rôle de l’utilisateur, garantissant que 100% des interfaces sont personnalisées pour être pertinentes.
Ce filtrage technique est souvent complété par des solutions organisationnelles. Il s’agit de dédier du personnel à la tâche spécifique de la synchronisation, libérant ainsi les combattants de cette charge mentale. Cette approche permet de s’assurer que les informations vitales sont vérifiées et diffusées, tandis que le « bruit » est écarté.
Étude de cas : La synchronisation dédiée des forces israéliennes à Gaza
Face au risque élevé de tirs fratricides dans l’environnement urbain dense de Gaza, l’armée israélienne a mis en place une unité spécifique dont l’unique responsabilité est de synchroniser en permanence l’ensemble des unités sur le terrain. En complément des outils numériques de localisation, des soldats dans chaque unité sont dédiés à cette tâche, assurant une double vérification et une communication radio claire pour valider les cibles, évitant ainsi de surcharger les chefs opérationnels.
Le BFT n’est donc pas une solution miracle qui remplace la pensée critique. Sa véritable efficacité réside dans sa capacité à être configuré et utilisé pour servir la décision humaine, et non pour la submerger. Le bon système ne dit pas tout, il dit ce qu’il faut, quand il le faut.
L’erreur de bafouiller à la radio sous le feu : l’importance du compte-rendu standardisé
Sous le feu, le stress atteint son paroxysme. Le rythme cardiaque s’accélère, la vision se rétrécit, et la capacité à communiquer de manière claire et concise s’effondre. Un compte-rendu radio qui devient un bafouillage confus peut avoir des conséquences fatales. L’information cruciale (un contact ennemi, une demande d’appui, une alerte IED) se perd dans un flot de paroles désordonnées. La radio, censée être une bouée de sauvetage, devient une source de confusion supplémentaire.
C’est là que le Blue Force Tracking change fondamentalement la nature de la communication radio. En automatisant la transmission des informations les plus basiques, il libère la bande passante mentale et hertzienne pour ce qui compte vraiment. Le BFT répond nativement aux questions « Qui ? », « Où ? » et « Quand ? ». Plus besoin pour un chef de section d’épeler sa position en coordonnées GPS ou de décrire sa formation. Cette information est déjà visible par tous sur la carte numérique.
Le BFT automatise les informations basiques (Qui, Où, Quand), libérant la bande passante radio pour les informations à haute valeur ajoutée que seule l’humain peut fournir.
– Documentation SICS, Eviden – Système d’Information du Combat SCORPION
Le dialogue radio peut alors se concentrer sur le « Quoi ? » (la nature de la menace, l’opportunité tactique) et le « Pourquoi ? » (l’intention derrière une action). Les comptes-rendus deviennent plus courts, plus denses en information pertinente. Les procédures standardisées (comme les comptes-rendus de contact de type « SALTA » – Size, Activity, Location, Time, Actions) sont plus faciles à appliquer car la partie « Location » et « Time » est déjà gérée par le système. Cette épuration de la communication réduit le risque d’incompréhension, accélère la prise de décision à l’échelon supérieur et permet aux unités de se concentrer sur le combat plutôt que sur la description de leur situation.
Demande d’appui feu : la séquence précise pour coordonner artillerie et assaut infanterie
La coordination entre une unité d’infanterie au contact et l’artillerie qui l’appuie est l’une des actions les plus critiques et les plus dangereuses du champ de bataille. Une erreur de quelques mètres dans la transmission des coordonnées, une incompréhension sur le délai d’arrivée des tirs ou une mauvaise appréciation de la zone d’effet peut entraîner un désastre. La procédure classique, impliquant une demande verbale, une retranscription manuelle par plusieurs échelons et un calcul balistique, est une chaîne où chaque maillon est un point de défaillance potentiel.
Le BFT numérise et sécurise cette chaîne de « demande-réponse ». Les systèmes modernes comme le SICS assurent une interopérabilité native avec les systèmes de commandement de l’artillerie (comme ATLAS). Concrètement, un chef de section peut désigner une cible directement sur sa tablette. Ces coordonnées sont transmises numériquement, sans aucune retranscription, au calculateur de l’artilleur. L’erreur humaine de saisie est éliminée.
Plus encore, le système permet une déconfliction dynamique. Une fois la demande de tir traitée, la trajectoire des obus et la zone d’impact prévue peuvent être affichées directement sur la carte numérique du demandeur et des unités avoisinantes. Le chef d’infanterie voit en temps réel où et quand les tirs vont arriver, lui permettant de synchroniser l’avancée de ses hommes pour qu’ils exploitent l’effet de l’artillerie dès la fin des frappes. Grâce à cette intégration, le programme Scorpion permet une coordination d’appui feu en moins de deux minutes, un délai impensable avec les méthodes traditionnelles.
Plan d’action : Votre checklist pour une demande d’appui feu numérique
- Identification : Localiser et identifier précisément la cible sur la carte numérique. Utiliser les outils graphiques pour marquer le point ou la zone à traiter.
- Caractérisation : Remplir le formulaire de demande d’appui numérisé. Spécifier la nature de la cible (infanterie, blindé léger, retranchement) et l’effet désiré (neutralisation, destruction).
- Déconfliction : Vérifier la position de toutes les unités amies (y compris la sienne) par rapport à la zone d’impact proposée par le système. Confirmer l’absence de risque fratricide.
- Synchronisation : Définir le « Time on Target » (TOT) ou demander un tir « à la demande ». Communiquer verbalement aux subordonnés la nature et le timing de l’appui pour préparer la manœuvre.
- Ajustement et fin de mission : Observer l’impact. Si nécessaire, transmettre les corrections de tir numériquement. Rendre compte de l’effet obtenu pour clore la mission feu.
Cette procédure numérisée ne supprime pas la nécessité d’une formation rigoureuse, mais elle fournit des garde-fous puissants qui transforment une séquence à haut risque en une manœuvre synchronisée et précise.
Comment synchroniser l’appui aérien et l’infanterie dans un rayon de 50 mètres ?
Engager une cible à proximité immédiate de ses propres troupes – ce qu’on appelle le « Danger Close » – est le test ultime de la coordination interarmes. Pour un pilote d’avion ou d’hélicoptère, la moindre imprécision dans la localisation de la cible ou des troupes amies peut avoir des conséquences dramatiques. Cette opération repose sur un élément fondamental : la confiance numérique. Le contrôleur aérien avancé (JTAC) au sol et le pilote dans les airs doivent avoir une confiance absolue dans l’exactitude des positions affichées sur leurs systèmes respectifs.
Cette confiance est aujourd’hui rendue possible par la précision des technologies de géolocalisation. Alors que le GPS commercial offre une précision de l’ordre de quelques mètres, les systèmes GPS militaires actuels offrent une précision souvent inférieure à 5 mètres, voire moins avec des corrections. Cette fiabilité technique est le socle sur lequel se bâtit la synchronisation Terre-Air. Lorsque le JTAC « peint » une cible sur sa tablette, le pilote voit les mêmes coordonnées s’afficher dans son cockpit avec un très haut degré de certitude.
Cependant, la technologie seule ne suffit pas. Elle doit être complétée par des procédures de communication robustes et redondantes pour la vérification finale. Le dialogue radio reste essentiel pour confirmer la cible, décrire l’environnement (présence de civils, type de bâtiment) et donner l’autorisation finale de tir. Comme le souligne l’analyste Michel Goya, c’est la combinaison des outils et des méthodes qui fait la différence.
La généralisation de la communication radio, qui permet de vérifier les cibles, a permis d’améliorer considérablement la situation.
– Michel Goya, Analyse des opérations à Gaza
Le BFT agit ici comme un premier filtre de sécurité massif. Il élimine le risque d’erreur grossière sur la position des unités amies, permettant aux spécialistes de se concentrer sur l’identification fine de la cible dans son environnement immédiat. C’est cette combinaison de précision machine et de discernement humain qui permet de réaliser des appuis feu à des distances autrefois jugées impossibles.
L’erreur d’attendre les ordres quand la liaison est coupée (l’esprit d’initiative)
Aucun système de communication n’est infaillible. Le champ de bataille est un environnement où les liaisons peuvent être dégradées, brouillées ou totalement coupées (environnement DDIL – Denied, Degraded, Intermittent, and Limited). L’erreur la plus grave pour une unité qui perd le contact avec son échelon supérieur est de s’arrêter et d’attendre. Cette passivité la rend vulnérable et brise le tempo de l’opération.
Un système BFT bien conçu anticipe ce scénario. Il ne s’agit pas seulement d’afficher la situation en temps réel, mais aussi de conserver la dernière situation tactique connue. Si la liaison est coupée, la tablette du chef de section ne devient pas un écran noir. Elle continue d’afficher la dernière position reçue de ses voisins et de l’ennemi, ainsi que les derniers ordres graphiques. Cette « image rémanente » du champ de bataille est un outil cognitif puissant. Elle permet à l’unité isolée de poursuivre sa mission « sur l’intention » du chef, en se basant sur la compréhension qu’elle avait du plan juste avant la coupure.
Cette capacité est au cœur du concept de « dégradation gracieuse ». Les systèmes comme SICS sont conçus pour être agnostiques en termes de réseau et peuvent fonctionner sur divers canaux (radio IP, 4G tactique, satellite), basculant automatiquement pour maintenir la connectivité. Mais même en cas de silence radio total, la mission peut continuer. Le BFT fournit le contexte qui alimente l’esprit d’initiative, transformant une panne technique d’un problème bloquant à une simple friction à surmonter. L’objectif n’est pas d’éviter la désorientation à tout prix, mais de donner les moyens de s’en sortir.
Il ne s’agit pas seulement d’aller plus vite, mais de comprendre plus juste. Car la vitesse sans compréhension mène à la désorientation.
– Analyse de la boucle OODA, Arbitrium14 – Décider dans le brouillard
En fin de compte, la technologie soutient la doctrine. Le BFT donne au soldat sur le terrain la confiance et les informations nécessaires pour appliquer le principe fondamental : en l’absence d’ordres, il faut agir conformément à l’intention du chef.
Les points essentiels à retenir
- Le BFT n’est pas qu’un outil de localisation ; c’est un accélérateur du cycle de décision (OODA) qui redonne le tempo de la manœuvre aux forces amies.
- En fournissant une vision partagée et visuelle du plan, il crée les conditions de confiance nécessaires à l’initiative décentralisée (Auftragstaktik).
- La supériorité numérique repose sur le filtrage intelligent de l’information pour éviter la saturation cognitive du chef et sur une confiance absolue dans la précision des données pour les actions à haut risque (appui feu rapproché).
Collaboration interarmées : pourquoi la victoire moderne repose sur l’intégration Terre-Air-Mer ?
Le temps où les batailles se gagnaient par une seule armée est révolu. La victoire moderne est fondamentalement interarmées. Elle repose sur la capacité à synchroniser les effets d’unités terrestres, aériennes, maritimes et même spatiales et cyber. Dans ce puzzle complexe, le principal défi est l’interopérabilité : faire en sorte que tous ces acteurs parlent la même langue, techniquement et doctrinalement. Un BFT qui ne serait pas capable de s’intégrer aux systèmes des autres armées créerait des silos d’information, l’exact opposé de l’objectif recherché.
La nouvelle génération de BMS est donc conçue dès le départ pour être ouverte. L’objectif est d’assurer une interopérabilité native avec les systèmes de commandement de l’armée de l’Air, de la Marine et des alliés. Le BFT devient la « couche de situation tactique de référence » commune à tous. Un fantassin au sol peut ainsi voir la position d’un navire qui lui fournit un appui naval, tandis que le pilote d’un avion de chasse voit la progression des troupes qu’il doit protéger. Cette vision unifiée permet une déconfliction et une synergie des effets à une échelle bien plus large.
Étude de cas : Le programme CaMo, l’interopérabilité franco-belge
Le partenariat stratégique CaMo (Capacité Motorisée), conclu en 2018 entre la France et la Belgique, est un exemple parfait de cette vision. En adoptant les mêmes véhicules blindés (Griffon, Jaguar) et le même système d’information (SICS) que l’armée française, l’armée belge s’assure une interopérabilité totale. Un militaire belge pourra intégrer un groupement tactique français et être immédiatement connecté au réseau, sans aucune barrière technique. C’est la construction d’une force européenne capable d’agir de concert, avec une vision et une compréhension partagées du champ de bataille.
L’enjeu ultime du Blue Force Tracking dépasse donc la simple coordination d’une section ou d’une compagnie. Il est de fournir le langage commun qui permettra de fédérer l’ensemble des capacités militaires d’une nation, ou d’une coalition, pour produire un effet tactique cohérent, rapide et décisif. La victoire ne dépend plus seulement de la force de chaque pièce, mais de la fluidité de leur intégration.
L’intégration de systèmes comme le Blue Force Tracking est donc moins une question d’acquisition technologique qu’une profonde transformation culturelle et doctrinale. Pour les commandants d’unités, l’étape suivante consiste à s’approprier ces outils non pas comme des gadgets, mais comme les instruments d’un nouveau mode de commandement, fondé sur la vitesse, l’initiative et la confiance numérique.